Challenge "Gens qu'on aime": 10. Quelqu'un qui aime l'art

A*** m'avait pourtant fait de la pub. Cependant ma première rencontre avec M*** fut moins que concluante: on ne s'intéressait pas, c'est tout, mais puisque c'était la meilleure amie d'A***, on s'arrangeait. J'appris au fil des jours qu'elle était plutôt littéraire, que son père était devenu directeur d'un musée d'art moderne à Cologne et qu'il y préparait une expo, qu'elle avait un copain du nom d'Alex et que ça me faisait de belles jambes.

Un soir, on avait rendez-vous tous les trois. M***, qui avait habité avec A*** dans un studio, s'en était trouvé un autre dans un quartier voisin. Quand je suis arrivé, A*** n'était pas encore là et M*** broyait visiblement du noir. Elle finit par m'avouer qu'une soirée avec son copain avait été prévue, mais que ce même copain avait décidé que ç'allait être une soirée entre mecs et qu'elle avait été fermement priée d'aller voir là-bas si elle y était, hou qu'elle n'aimait pas ça. "Tu n'as qu'à te venger" lui dis-je pour faire de la conversation. Elle tourna la tête vers moi et me regarda fixement: "Oui, mais comment?" Je ne lui fis aucune proposition explicite, et d'ailleurs elle se reconcilia vite avec son copain, mais je m'aperçus que sous son air je-m'en-foutiste et plus-cool-que-moi-tu-meurs-et-moi-avec, ça couvait. 

La glace était rompue et on commençait à s'apprécier. Elle vint même faire une apparation fugace dans mon seminaire de littérature et elle y lâcha une fine remarque sur Joyce qui n'était pas au programme. Quand il devenait clair que mon temps dans l'appat colloqué était révolu et que cherchais une alternative, c'est A*** qui proposa: "Et si vous habitiez ensemble?" Aussitôt dit, aussitôt emmenagé. On avait dû jouer au couple amoureux transi pour obtenir l'appart, qui appartenait à une vieille dame méfiante. Quant à A***, elle partait pour Hambourg.

En fait, on était de gros flemmards tous les deux, on eût du mal à vraiment s'installer. J'étais censé repeindre les murs de ma chambre en blanc et je n'y arrivais tout simplement pas. En fin de compte, j'écrivais sur le dernier mur à peindre en grosses lettres: "mur blanc" et je jugeai que ça ferait l'affaire. Je traversai une phase dépressive, je souffrai du syndrôme d'usurpateur, j'étais persuadé que derrière mon dos, on se demandait comment diable j'avais obtenu ce poste et qu'on allait bientôt décider que je n'étais absolument pas qualifié ni pour l'enseignement, ni pour la recherche. La crise de la trentaine - pourtant je me souviens d'avoir bien fêté mes 30 ans, j'avais invité mes potes, M*** les siens et des voisins s'invitèrent eux-mêmes pour protester contre le tapage nocturne. 

Je ne me souviens plus à quoi elle passait ses journées, M***. Elle étudiait? Elle bossait? Les deux? Ni l'un ni l'autre? Elle développait un goût pour la photo - et aussi pour les films d'action nouveau genre comme la série des "Die Hard", dont mon frangin m'avait passé des copies VHS pirates. Sur la porte de sa chambre, elle avait punaisé le poster du fim "Trainspotting". On se nourrissait de pizzas surgelés. Elle se disputa et se reconcilia à nouveau avec son copain, puis ce fut la séparation définitive. Elle s'amouracha d'une sorte de bad guy qui avait un job chez Viva, l'équivalent teuton de MTV. Quand A***, après son périple hambourgeois, venait habiter chez nous, elle apporta un peu de vent frais, mais elle migra bientôt en Australie. Finalement je reçus la nouvelle que je partais accompagner mon chef sur les bords de la mer baltique, et M*** décida de quitter Cologne pour Munich.

Et c'est ce qui fallait: il était clair qu'on s'embourbait sérieusement dans cet appart, une sorte de fatigue mentale dont on se départissait pas, et c'est seulement une fois partis moi vers le nord, elle vers le sud, que les choses commençaient à changer. M*** devint très active dans le médias et en particulier dans la production de documentaires pour la télé. Elle quitta Munich pour Berlin, elle y vit toujours, en couple, un enfant. 

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