Things she said
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Challenge "des gens qu'on aime": 15. Quelqu'un qui nous a donné quelque chose de précieux
Je n'étais pas très frais quand je suis arrivé à Cerisy-la-Salle. Le train de Cologne pour Paris partait très tôt, et comme j'étais nocturne en diable, je m'étais décidé de rester éveillé jusqu'au départ et de rattraper du sommeil pendant le voyage. V. me rejoignait à Paris, et ensemble, on a pris une autre train direction Normandie. 19 août 1994.
V. avait une raison particulière de participer à cette édition du Colloque de Cerisy. "Le génie du lecteur"? Ça touchait sa thèse de très près. Moi, je l'accompagnais, j'y allais a) par curiosité, b) pour venir saluer Raymond Jean, que j'avais invité l'année d'avant pour mon séminaire sur "La Lectrice" et c) pour passer de la part de mon chef un message à Michel Tournier. Comme on ne faisait pas partie du carré VIP, j'étais logé dans "les Escures", autrement dit, l'ancienne écurie, une vaste salle prévue pour quatre personnes que j'avais pour moi tout seul, tandis que V. obtenait une vraie chambre à l'étage au-dessus. Le lendemain, j'étais à peine habillé, la châtelaine entrait dans mon étable avec toute la troupe histoire de faire visiter. "Et voici... les Escures!" Je me demandais si je devais hennir pour faire bonne mesure, mais je m'aperçus que la situation était aussi embarrassante pour les visiteurs que pour moi. Quelques instants après, V. me rejoignit et on alla consulter le programme de ce colloque.
J'avais entr'aperçu V. quand nous étions encore étudiants. Difficile de ne pas l'entr'apercevoir, d'ailleurs: de petite stature, coiffure punk, perfecto noir, cheveux noirs, voix rauque, mine sérieuse, elle était l'incarnation classique de la gamine rebelle, genre vous lui dites "salut", elle vous fout une baffe ou deux. Ça cachait, on s'en doute, une grosse timidité. "Je me serais fait arracher un bras plutôt que de prendre la parole dans un séminaire", me dira-t-elle plus tard. Timide, mais aussi très ambitieuse: j'étais à peine assistant qu'elle était promue assistante elle aussi. Elle dépendait du professeur W., mais pour une raison ou une autre, elle préférait se joindre à la mouvance du professeur K. Comme en plus elle était à moitié française, on est vite devenus copains.
À Cerisy je refis connaissance avec Raymond Jean, toujours à son aise, vieux provençal qu'il était, mode "doucemeng le mating, et pas si viteuh le soir". Il me demanda si je voulais participer à un livre sur son oeuvre, et vous savez comment c'est: vous évoquez "publication" face à un assistant, et celui-ci se met à baver d'excitation. Michel Tournier était, lui, la star incontestée du colloque. Dans une première intervention, il vilipendait cette manière allemande d'inviter les écrivains et leur faire lire un extrait de leur oeuvre sans rien autour, ce qu'il trouvait insupportable. V. et moi, on se regardait. Oups? C'était précisément le message de mon chef que je devais faire passer: l'inviter pour une lecture. Va falloir reformuler. Et puis, il y avait Jean Ricardou, un régulier des colloques de Cerisy. Habillé tout en noir, lunettes de soleil noires, tignasse grise, pendentif mystique en argent bien en vue, il pouvait être coupant, voire arrogant s'il jugeait une question idiote, mais perso, je le trouvais cool et j'adorai ses interventions, auxquelles à vrai dire je ne comprenais pas grand-chose. V. et moi fîmes la connaissance d'une collègue de Helsinki qui était venue pour Tournier, et à nous trois, nous allions devenir ce que les autres appelaient "la fraction nordique".
À Cologne, nous étions désormais quatre assistants dans un bureau. Outre V. et moi, il y avait Marisol l'argentine et Claudia l'allemande, tous les quatre en train de thésailler à qui mieux mieux, ce qui n'empêchait pas des moments de pure rigolade. V. cependant pouvait passer de la rigolade à de brusques colères. Exemple: elle discutait avec un type venu la voir au bureau, j'écoutais d'une oreille distraite et je me suis aventuré à leur lancer une remarque inoffensive. Elle tourna la tête vers moi, le regard assassin, et me demanda: "Je te cause, toi?" Sur le coup, j'étais estomaqué, mais bon, ça ne dura pas. V. et moi, on se connaissait déjà assez pour nous pardonner rapidement nos conneries mutuelles. Elle m'accompagna à Clermont-Ferrand, où le professeur K. avait organisé une rencontre entre enseignants et étudiants locaux et colonnais. J'y prononçai une conférence sur l'interpénétration du rock franco-allemand, et quelques universitaires âgés se déclarèrent enchantés d'avoir appris des termes comme krautrock ou afterpunk. N'importe quoi. Au retour, on fit escale à Paris où on retrouvait Gérard L. pour une visite guidée et quelques discussions. Le soir venu, V. et moi fîmes la tournée des bars parigots, et le lendemain, nous dûmes affronter le professeur K. qui ne se priva pas d'ironiser sur notre gueule de bois.
Lors d'une pause-café, j'avais pris mon courage à deux mains et salué Michel Tournier tout en lui faisant part de l'invitation du professeur K. Il était tout à fait charmant, me dit qu'il se souvenait bien du professeur K. et qu'il acceptait l'invitation avec plaisir. On conversa quelque peu et il m'apprit même un mot, le serein, i.e. "vent du soir". Bref, c'était in ze pocket, que demande le peuple? De loin, V. et la Finlandaise m'avaient observé durant la conversation, puis elles vinrent me voir. "Alors? Halors? Keskiladi?!" Le même soir, une autre dispute m'opposait à V., je ne sais plus pourquoi, une broutille académique sans doute. "Pfff, fis-je, de toute façon tu me prends pour un nullard, alors ça sert à rien de discuter!" Elle se tut un instant, interloquée, puis elle m'assura que pour rien au monde elle me prenait pour un nullard, qu'elle connaissait et respectait mes compétences que du reste j'avais démontrées plus d'une fois.
Et dzing!
Voilà. Pour moi qui traînais mon syndrome d'usurpateur, c'était les bonnes paroles au bon moment. On a beau être choisi comme assistant par un prof de renom, ce qui compte, finalement, c'est la reconnaissance de ses pairs, rien de plus précieux. La dispute s'arrêtait là, on préférait rigoler et se bourrer la gueule, puis elle me suivit dans mes Escures, on était assis sur le même lit. Hum... Je la vis pâlir. Elle se leva et remonta en titubant au premier étage. Quelques instants après, je l'entendis vomir ses tripes.
En été 1997, elle venait me voir à Greifswald pour assister au congrès des Jeunes Romanistes qu'on venait d'organiser. Pendant une pause, on s'était assis un peu à l'écart, au soleil sur le trottoir face à l'hôtel, et on discutait entre nous, alors, comment ça va pour toi, ça avance? Dans un rayon de cent mètres, il y avait une centaine de collègues venus de toute l'Allemagne, profitant de la pause et de l'azur poméranien, mais durant cet instant, il n'y avait pour moi qu'une collègue unique: elle. Ma seule collègue.