Challenge "Des gens qu'on aime". 9. Quelqu'un qui n'a peur de rien

J'ignore si elle a peur de rien, mais elle a le courage de tout. A*** avait débarqué dans l'appart colloqué un beau jour en guest star, elle venait de la mouvance Jay-le-batteur. Comme lui, elle venait du sud, et elle avait cette même intonation des gens de Baden-Baden, comme s'ils étaient perpétuellement en train de se déculpabiliser après avoir été accusés à tort. Elle restait quelques jours dans la WG, le temps de se lier avec à peu près tous les colocs présents, puis elle repartait dans le sud.

Pour une raison ou une autre, j'ai décidé de lui rendre visite. Je la rejoignais dans un patelin tranquille du nom de Bühl. Elle vivait chez des gens, ses parents s'étant envolés dans la nature, et elle venait de terminer le lycée. Dans sa chambre, elle avait repeint des cartons de chaussures pour en former une mosaïque multicolore. Elle fréquentait quelques bars, cafés, boîtes de la région, mais la province ne lui convenait guère, ni non plus le rôle d'une Cosette de chambre qui avait été le sien pour quelque temps. Non, il y avait du Rastignac en elle, et dorénavant ce serait: Cologne, à nous deux!

Elle revint donc dans l'appart colloqué et je partageai ma chambre avec elle. C'était quelle année, déjà? Mes souvenirs se confondent, mais je me souviens qu'elle chantonnait le tube de Ace of Base qui venait de sortir, "all that she wants, is another baby..." On était donc en 1993. On dormait dans le même lit, et ce serait hypocrite de ma part de prétendre que je n'étais pas tenté, mais pour une raison ou une autre, sa présence endormie à moins de vingt centimètres de ma tronche éveillait mes penchants de chevalier servant, et lors, onques ne vist rien de cochon entre nous deux. Et puis, il y a cette règle d'or: ne jamais rien tenter avec des colocs, ça finit toujours par des déménagements plus ou moins forcés.

Quand une chambre se libérait dans l'appart, A*** était naturellement candidate, mais voyez un peu le panier de crabes qu'était devenu la WG: Jay-le-batteur s'opposait vigoureusement à l'enmenagement définitif d'A***; sans doute qu'il l'avait mal pris qu'elle me choisisse moi plutôt que lui comme interlocuteur privilégié, comme si je lui avait piqué un yaourt dans son étagère du frigo, ce qui est une crime de lèse-coloc' à peine avouable. Bref, la réponse fut non. Par chance, Tom et Lucie avaient décidé d'habiter ensemble ailleurs, et le studio de Lucie dans l'immeuble à côté se libérait. A*** déménagea et fut bientôt rejointe par une amie qu'elle connaissait depuis le lycée (cf. prochain billet). Les deux passaient souvent en WG, ne serait-ce que pour avaler des tranches de pain de mie avec n'importe quoi dessus.

Mignonne, long cheveux blonds, A*** fit de l'effet sur les pistes de danse de quelques boîtes colonnaises. Ça commencer à bourdonner autour d'elle. On lui fit faire quelques photos vaguement érotiques, un reportage sur la vie nocturne de deux amies, de la figuration dans un film, et un photographe genre David Hamilton à deux balles l'invita passer deux semaines dans son pied-à-terre sur la Côte d'Azur. A*** me raconta qu'il s'y promenait à poil, l'invitant implicitement à faire de même, puisque c'est teeeellement naturel. Ouais, on voit le genre. A*** n'en fit rien et repartit en stop. "Hé ben, t'as pas froid aux yeux", lui dis-je. "Oui, mais j'étais avec des camionneurs, ils se contactaient entre eux pour dire qu'il y avait une nikrékel à faire remonter jusqu'à Cologne." - "Une quoi?" - Une nikrékel." - "Ah, ok." Une niquerait-qu'elle, donc, mot hors de portée de son français approximatif. Et il ne s'était rien passé; apparemment, ces routiers étaient aussi sympa que le voulait la tradition.

Pendant ce temps, j'ai fait un autre stage de radio et j'ai eu un coup de foudre pour une fille dont j'étais persuadé qu'elle serait l'élue, l'unique. J'en fis part à A*** dès mon retour. Elle me regarda d'un air consterné sans rien dire. Le lendemain, un coup de fil à cette même fille anéantissait toutes mes espérances. A*** allait passer en soirée, et quand elle arriva, je constatai que d'un jour à l'autre, elle avait teint ses cheveux en rouge, et elle me raconta qu'elle s'était baladé en vélo toute la nuit dans le quartier. Je lui fis part de mon fiasco. Je le sais maintenant, mais elle en avait été bien rassurée. Au moment de partir, elle me fit un gros smmmmack sur la joue.

Chacun menait sa vie, on se faisait des soirées resto, des soirées ciné ou simplement de petites promenades en ville. Mais elle sentait qu'elle tournait en rond, à Cologne, peut-être que son caractère, un complexe mélange d'audace et de timidité, de volonté et d'ingénuité, l'empêchait de savoir où aller qui plus est comment y parvenir. Elle décida de tenter sa chance à Hambourg. Il y eut un déménagement nocture et buyant et très verboten et la voilà partie.

Quelques mois plus tard, elle revenait. À Hambourg, son proprio lui avait fait un procès pour loyers impayés, ce qu'elle trouvait complètement injuste, mais suffisait à la faire déguerpir et revenir à Cologne. Entretemps, j'avais quitté l'appart colloqué et je vivais maintenant avec l'amie d'A***, dans un appart à deux pas de la fac. Quoi de plus naturel qu'A*** vienne vivre avec nous? Elle se trouva un boulot qui consistait à faire de la promotion pour Red Bull, c'était l'époque des raves. Elle passa ses journées à circuler en Mini-Cooper aux couleurs de l'abominable limonable, et le soir, elle était censé documenter ses faits & gestes promouvants, photos à l'appui. Elle y prit goût et documenta sa vie tout court; en voici un extrait:

Pas mal de soirées se déroulaient ainsi. Sauf que dans le compartiment de la cave qui nous était réservé, A*** avait stocké des caisses et des caisses de Red Bull et les voisins s'en étaient rendus compte, et que selon leur humble avis de voisin qui vous veut du bien, qui disait Red Bull disait exstasy, hein, ils étaient quand-même pas nés de la dernière guerre. Ben si, justement, mais A*** a dû stocker sa chnouf autre part. Quelque temps après, elle décida de plier bagages, et cette fois, elle partirait loin, très loin: en Australie.

En 2001, mon père reçoit un appel: c'était A***, de retour en Allemagne, qui demandait ce que j'étais devenu, durant toutes ces années et si on pouvait se voir. J'étais déjà parti pour le Mexique, mais on a repris contact via le face, et j'ai su ce qu'avait été sa vie: elle avait réussi son atterrissage en terres australes, passant d'un petit boulot à l'autre, puis elle avait rencontré un type et avait fait un bébé. Rentrée en Allemagne, à Munich cette fois, avec le bébé mais sans le type, elle s'était improvisée vendeuse dans une boutique de mode, puis, il y a quelques années, elle est repartie en Australie, elle y a épousé un type, j'ignore si c'est le même, et depuis, elle vit là-bas et elle documente toujours autant sa vie, photos à l'appui. On chatte quelquefois et aux dernières nouvelles, elle est fermement décidée de me rendre visite au Mexique.

 

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