Tintin et Sardou
Je m'improvise conférencier. C'est l'époque entre deux semestres, et on en profite pour organiser le traditionnel stage de formation pour les profs, histoire de renouveler son stock d'idées pour la prochaine session des cours qui reprennent mardi prochain. Comme je n'ai pas de formation de pédagogue, je réactive mon expérience d'universitaire et je propose deux conférences, une sur Tintin, l'autre sur Sardou. Donc, si vous vous étiez demandé, en lisant le titre de ce post, quel rapport il pouvait bien exister entre les tonnerres de Brest et les javas de Broadway, je vous rassure: aucun. Deux choses complètement différentes.
C'est curieux d'ailleurs comme l'idée d'une conférence sur Michel Sardou, depuis que je l'ai annoncée, peut prêter à confusion. Je ne sais plus combien de fois j'ai dû insister que non, je ne suis absolument pas fan de Sardou. Je ne tombe pas non plus dans le petit discours Sardou-facho-réac-ringard cher à certains, mais de là à écouter du Sardou nuit et jour, c'est non. Tout simplement pas ma tasse de thé. Ce qui ne m'empêche pas de faire une conférence sur son album le plus militant et le plus contreversé, paru en 76, celui qui contient "Je suis pour", "Le France", "Le temps de colonies" etc. Sardou en fait n'est qu'un prétexte. L'album me sert à introduire quelques principes des gender studies et de montrer qu'il y a bien eu une controverse sur le statut de la masculinité dans la France des années 70, même si elle est passée complètement inapperçue. Pour ça, l'album est une mine d'or: Sardou tente désespérément de défendre une idée traditionelle de l'homme fort, dominant, dénigrant au passage tout ce qui de près ou de loin ressemble à du féminin, et pourtant, il sent que le combat est perdu. A la fin de l'album, conceptuel comme souvent dans les années 70, il se retire dans un monde imaginaire, devient "roi barbare", dans un pays utopique et uchronique, seul endroit dorénavant où il pourra exercer son droit de mâle dominant. Pour avoir dramatisé cette évolution, Sardou mérite du respect. Pour d'autres choses un peu moins: que dire aujourd'hui de ces vers tirés de "J'accuse": "J'accuse les hommes de croire des hypocrites/Moitiés pédés moitié hermaphrodites"? - Bizarrement, sur le site que nous profs nous utilisons souvent pour les paroles de chansons, paroles.net, on a remplacé ces vers par deux autres, beaucoup moins violents: "J'accuse les hommes de se croire sans limites/J'accuse les hommes d'être des hypocrites". Me demande qui peut bien être à l'origine de ça...
A la même époque, Alain Souchon lance déjà la contre-attaque: dans "Bidon", il déconstruit avec ironie toute l'imagerie masculine. Avec le Francis Cabrel de "Je l'aime à mourir", on atteint même l'autre extrême: "Je dois juste m'asseoir, je ne dois pas parler/Je ne dois rien vouloir, je dois juste essayer/ De lui appartenir". L'homme-légume, en somme. On passe de la femme honnie de Sardou à la femme providentielle. Inutile de dire que ce modèle-là a fait long feu également.
L'autre conférence, celle sur Tintin, et là je suis déjà un peu plus fan, bénéficiait de l'actualité: l'affaire des caricatures. Un vrai bordel, non? On sait plus où donner de la tête. Faut-il invoquer le droit à la libre expression. Oui, sans doute, même si c'est pour des caricatures médiocres publiées par un journal maladroit. Qui en outre - la nouvelle sortait le jour de la conférence - avait refusé il y a trois ans la publications des caricatures de Jésus sous prétexte que ça pouvait choquer des lecteurs (tiens, tiens... deux poids deux mesures?). Chaque époque a les affaires Rushdie qu'elle mérite.
J'étais parti du concept de l'iconic turn, assez récent, qui est moins une théorie que la volonté de créer une science transdisciplinaire de l'image, à une époque où nous sommes dominés par ça, que ce soit sur support papier, pellicule, vidéo, DVD, CD etc. etc. Savoir décoder ou créer une image va devenir une compétence culturelle comme lire et écrire, et si l'on n'y prend pas garde, des conneries comme justement cette affaire des caricatures vont nous tomber dessus plutôt deux fois qu'une.