Gaaaaaaaas!
On n'a plus de gaz. Ce n'est pas qu'on ait oublié de payer la facture, c'est juste que la bonbonne est vide. Il faut donc attendre le camion à gaz. Heureusement il passe plusieurs fois par jour, dès sept heures du mat. Il s'arrête au carrefour, les gazeux descendent, s'éparpillent dans les rues et poussent leur cri: "GAAAAAAAAAS!" Pour les entendre, on les entend! C'est super agréable, surtout les samedis très tôt, mais bon: c'est ça ou la douche froide. J'ouvre la fenêtre du balcon et je commande "una de veinte!", une bonbonne de vingt litres. Le gazeux retourne au camion.
"Voulez ouyr les cris de Paris?", chantait Clément Janequin au début du XVIe siècle. Les cris de Paris ont plus ou moins disparus, ceux de Mexico subsistent. "PAPEEEEEL" - ça c'est le monsieur au chapeau de paille qui vient nous racheter vieux journaux et magazines. "RRRICOS TAMALES OAXAQUEÑOOOOOOS" - voix nasillarde et chantante diffusée en boucle sur un radio-cassettes déglingué, c'est le vendeur de tamales à la mode de Oaxaca qui passe sur son vélo. "LA NIEVEEEEEE!", c'est le marchand de glaces et sa brouette. Sifflement strident d'une locomotive à vapeur - c'est le vendeur de pâtisseries chaudes (celui-là, il doit être sourd depuis longtemps). Flûte de pan en plastique - c'est l'aiguiseur de couteaux. Flûte de pan en métal - c'est le facteur, tout simplement. Heureusement qu'on vit dans une rue calme.
Le gazeux revient avec la bonbonne sur le dos. Et c'est là que pour tout gazeux digne de ce nom, la partie dure commence: il doit se taper trois étages sans ascenseur pour déposer la bonbonne sur le toit, avec les autres, chaque locataire en a au moins une:

Au Mexique, les bouteilles de gaz sont toujours sur les toits, comme ça, en cas d'explosion, le premier étage d'un immeuble ne sera pas trop touché. Manque de bol, on habite au troisième. Le gazeux branche la bonbonne, renifle pour vérifier s'il n'y a pas de fuite. Apparemment, il n'y en a pas, mais ce n'est certainement pas dans le coin que j'irais allumer ma clope. Je paye le gazeux, petit pourboire, et le voilà qu'il redescend en emportant la bonbonne vide.
Maintenant, il faut juste allumer la chaudière dans la cuisine. Geste routinier, mais non sans risque: il y a quelques années, le beau-père y a laissé ses sourcils et sa moustache.