No way

J'ai demandé à P***, d'habitude très souriante, de me faire un regard mauvais, toujours pour les besoins du roman-photo. Elle se concentre une fraction de seconde et elle me livre un regard d'une telle noirceur que toute autre couleur en est éclipsée.
Je n'ai aucune formation en matière d'ados, et donc, à défaut de savoir quoi et surtout comment leur enseigner, je me suis improvisé directeur d'acteurs et d'actrices. Tout en tâchant de me rappeler ce que j'ai bien pu foutre quand j'avais leur âge. Ça me fait un curieux va-et-viens entre mettre en scène (la mienne) et se mettre dans la peau (la leur).
Justement, effet du hasard, je viens de recevoir un mail d'un ancien pote du lycée. Paraît qu'ils organisent une petite réunion d'anciens fin août à Cologne en Allemagne, une dizaine de personnes tout au plus. Manque de bol, ma meilleure moitié et moi, on venait juste de décider de ne pas partir en Europe cet été, pour une fois.
Auparavant, la grande réunion avait lieu en juin 2004 à Paris, pour fêter les fameux "vingt ans après". A l'annonce de l'évènement, j'étais d'abord enthousiaste, mais plus le rendez-vous approchait, plus je devenais sceptique. Finalement - la bonne excuse - je n'y suis pas allé puisqu'en juin, à l'IFAL, on a beaucoup de boulot et qu'un petit aller-retour Mexico-Paris, ça faisait quand-même cher le week-end. Mais aussi, j'étais tombé sur un petit roman chinois,Trouée dans les nuagespar Chi Li, dans lequel, autre effet du hasard, le thème de la réunion d'ex-copains du lycée était évoqué. Et pas de manière très réjouissante:
Prenons l'invitation reçue par Jin Xiang. Elle était comme toutes celles que nos contemporains s'échangent furieusement aux alentours de la quarantaine: réunions d'anciens camarades d'université ou de régiment, de jeunes instruits, d'ancien condisciples du lycée ou même d'école primaire.S'ensuit une longe description en détail des participants, hommes ou femmes. Evidemment, le fait que le roman ait été chinois, qu'il témoignait donc de l'internationalisation du phénomène, n'arrangeait rien. Mais aussi, j'ai fait mentalement le test du pot, en d'autres termes: est-ce que j'accepterais d'aller prendre un pot avec ces condisciples-quadragénaires? Oh, avec certains, entre autres la dizaine qui se retrouve en août prochain ou encore deux, trois autres, pas de problème, c'est quand vous voulez. Mais avec la grosse majorité, définitivement non. Je m'étais déjà senti sensiblement emmerdé par ceux-là durant mes dernières années de lycée, je ne vois pas pourquoi ça changerait maintenant, même après vingt ans. Bien sûr, beaucoup d'eau à coulé sous les ponts, tellement d'eau d'ailleurs qu'à force, les ponts se sont écroulés.
Sont-ce les effets de l'âge qui pousse à la nostalgie ou à de nouvelles quêtes sentimentales? Ou bien l'influence des rengaines à la mode et de la culture soap? Toujours est-il que nous ne pouvons pas mettre les pieds dans un restaurant sans tomber sur un de ces rassemblements de quadragénaires ou de quasi-quadragénaires.
Bref, voilà: Aux prochaines grandes réunions, je n'irai pas non plus. No way, kein Weg, pas de chemin.
PS: Et j'ajoute que P***, elle a vraiment du talent.