Veillantes
j'avais de temps en temps des lectures plus urgentes, parfois je me suis dit: tiens, aujourd'hui je vais plutôt lire un journal, mais bref, voilà, je répète: ça y est.Alors, que penser de ce pavé, lauréat du Goncourt et de l'Académie Française, comme auparavant La Bataille de Patrick Rambaud, à croire que ce ne sont que guerres et massacres qui suscitent l'enthousiasme des deux académies à la fois?
On est bien sûr toujours tenté de chercher à quoi ça ressemble. On a signalé la tradition française de la littérature du mal, Sade, Blanchot, Bataille, et c'est peut-être déjà une raison pour laquelle Jonathan Littell - faut-il le rappeler? un Américain naturalisé Français vivant en Espagne marié à une Belge qui écrit en français sur un Allemand, ça c'est de l'expat... - a écrit son roman en français: la tradition préexistait, en matière de littérature française, on en a, dirions-nous, vu d'autres. Alors qu'on se rappelle de l'accueil qui a été fait à American Psycho lors de sa parution aux Etats-Unis...
Peut-être, peut-être pas. J'ai trouvé quelques échos de la littérature allemande, Ernst Jünger entre autres, qu'on croise d'ailleurs dans le roman. Les sanatoriums suisses de La Montagne Magique de Thomas Mann, et plus encore le couple frère & soeur incestueux, qui apparait dans Wälsungenblut, une nouvelle du même Thomas Mann.
Oui, je sais, les sources, les sources... Claude Lanzmann avait critiqué que dans la réalité, aucun ancien nazi n'avait jamais été aussi bavard, que les bourreaux refoulaient plutôt leurs souvenirs. C'est cette même impression qu'on a quand on regarde les innombrables documentaires sur cette période. D'accord. Raison de plus d'écrire un roman: qu'est-ce qu'un nazi impliqué dans les pires massacres aurait-il pu raconter, et comment l'aurait-il raconté? Et en même temps, dilemme, comment faire pour que le lecteur lise jusqu'au bout ces 900 pages, qu'il ne s'ennuie pas en suivant les péripéties d'un nazi "ordinaire"? Il y a dans ce roman un équilibre infiniment complexe entre le réalisme le plus cru (et parfois insupportable) des situations décrites et le personnage principal, le dénommé Aue, presque surréel dans sa manière d'être, d'agir et de réfléchir.
Grand livre.
Rubrique "c'est quoi ces...?": Non, rien cette fois-ci. Je ne vais pas vous faire le coup d'Adorno, comme quoi aucune poésie n'est plus possible après 1945, mais force est de constater que la seule musique qui irait avec ce billet, ce serait des chants nazis. Alors...