Lettres teutonnes
Comment peut-on être allemand? Ç'avait toujours été une question sensible, et puis voilá que tout à coup, l'Allemagne se retrouve fêtarde, hilare, légère le temps d'une coupe du monde, et tant pis si elle s'est fait battre par l'Italie. La fête continuera quand-même.
On a beaucoup glosé sur ce sentiment patriotique retrouvé, ce goût de se parer des couleurs nationales sans vilaine arrière-pensée, sans que de grotesques crânes rasés s'en mèlent. Je ne suis pas sûr qu'à l'extérieur du pays on s'en soit rendu compte, mais ici, c'est comme qui dirait un petit vent de folie qui souffle. Déjà des esprits chagrins prédisent le retour á la morosité dès le coup de sifflet final de la finale (et avec la non-réforme de la sécu allemande, la hausse de la TVA et l'augmentation des impôts, il y a de quoi), et les esprits chagrins auront sans doute raison, mais pas tout à fait.
Depuis les années Schröder, on constate un changement de mentalité. Déjà que Schröder a osé dire "merde" aux Etats Unis (en des termes plus diplomatiques et pour des raisons plus électorales), ce qui était impensable sous Kohl. Mais plus encore, après des années où le seul patriotisme bienséant consistait à être fier de la constitution allemande, comme l'avait préconisé le philosophe Jürgen Habermas, voici que les Allemands renouent avec leur histoire qui ne se limite plus à l'époque nazie, même si cette époque-là reste forcément incontournable. En témoignent de nombreux documentaires, films et téléfilms: la fin de Hitler, le bombardement de Dresde, la résistance de la Weisse Rose, mais de plus en plus on explore l'après-guerre: le ravitaillement aérien de Berlin-Ouest par les Américains contre Staline, les tunnels creusés à Berlin pour s'évader de l'Est, l'insurrection de la RDA, l'inondation de Hambourg, voire - on y revient - le miracle de Berne en 1954, quand l'Allemagne remportait sa première coupe du monde.
Et puis, des livres se publient: ça va du curieux "500 raisons pour aimer l'Allemagne" où prime le made in Germany à des ouvrages plus ironiques tel le "Wir Deutschen. Warum die anderen uns gern haben können", ce qui se traduit soit par "Pourquoi les autres peuvent nous aimer" soit par "Pourquoi les autres peuvent aller se faire foutre".
Alors, phénomène durable ou danse sur le volcan? D'accord pour faire la fête, mais est-ce vraiment une raison suffisante pour soudain jeter aux orties la mélancolie ou l'introspection allemande? C'est bien, la mélancolie, l'Allemagne est un pays qui s'y prête si la météo joue le jeu. Va-t-on pour autant tomber dans l'excès inverse et s'escrimer à devenir coûte que coûte brésilien? Comment peut-on être brésilien?
Rubrique "c'est quoi ces chansons?": deux parutions récentes, exemples de pop lo-fi acidulée. Barbara Morgenstern à Berlin et Peter Licht à Cologne sont pour l'instant des artistes confidentiels mais montants (ou tout du moins le mériteraient). Issues de l'album "The Grass is Always Greener" pour Morgenstern et de "Lieder vom Ende des Kapitalismus" (Chansons de la fin du capitalisme) pour Peter Licht. Libre à chacun d'y détecter des influences brésiliennes...