Eh oui, comme tout le monde, je possède mon petit morceau du Mur de Berlin, qui plus est avec un reste de graffiti dessus, sans doute du vrai faux, mais ça a l'air tout de suite plus authentique comme ça, non?

Voilà ce qu'est donc devenu le Mur: des cailloux colorés vendus en guise de souvenir. C'est d'ailleurs plus ou moins ce qui est arrivé à l'ancienne RDA toute entière. Serge Gruzinski, dans un livre sur le Mexique, avait établi les parallèles qu'il y a pu y avoir entre la conquête de l'empire aztèque par les Espagnols et la réunification allemande: dans les deux cas, une culture effacée quasiment du jour au lendemain, une population qui perd d'un coup tous ses repères. Comment survit une telle culture? Mal, en général. Des paysages florissants avait promis le chancelier Kohl. C'est cela. Pas grand chose a vraiment fleuri. Au lieu de ça, l'ancienne RDA est aujourd'hui à l'Allemagne ce que le Mezzogiorno est à l'Italie, ou le Chiapas au Mexique: une région pauvre et qui va le rester (je n'ose pas dire "irrécupérable"). Presque tous les diplômés, jeunes, flexibles sont partis bosser à l'Ouest. Ceux qui sont restés, ce sont les vieux, les frustrés, et un nombre croissant d'andouilles d'extrème-droite. Aux dernières élections régionales de Berlin et de Mecklenbourg-Poméranie, c'est d'ailleurs l'extrème-droite qui a fait une percée notable. Ce qui ne date pas d'hier: quand j'habitais en Poméranie, j'ai eu notamment le plaisir de voir le film "Titanic" assis à côté d'un skin, t-shirt rouge "white power", crâne rasé qui empestait l'aftershave bon marché. Et "Titanic" dure trois heures...

La dérive néo-nazie n'est cependant pas une simple affaire de frustration. Oh, bien sûr, les Estards se sont faits flouer par les Ouestards. Le Mur à peine tombé, on voyait surgir des images satiriques, comme celle de "Gaby de la zone", heureuse de tenir enfin ce qu'elle croit être sa première banane. Mais Gaby n'a pas inventé l'eau chaude, on lui a refilé un concombre à la place. Et comme l'un et l'autre étaient des denrées rares en RDA...

Les Allemands de l'Ouest ont quand-même eu besoin d'une vingtaine d'années pour assimiler les règles de jeu de la démocratie. On en a demandé un peu trop aux Allemands de l'Est qui après la guerre sont passés d'un système totalitaire à un autre. Développer des réflexes démocratiques, ça demande du temps, et une réunification trop rapide n'a pas arrangé les choses, bien au contraire. Aujourd'hui, environ la moitié des Allemands de l'Est idéalisent le bon vieux temps et ne trouvent rien de forcément génial à la démocratie, qu'ils préféreraient sans doute plus "dirigée", style Poutine (le chef d'état russe, pas le plat québecois).

A télécharger, un spécial pop de la RDA:

Rubrique "c'est quoi cette propagande?": Houlà non, c'est plutôt subversif - pour l'époque, s'entend. Le Mokka-Milch-Eisbar (le bar à café-lait-glaces) était situé Karl-Marx-Allee à Berlin-Est. On y faisait des rencontres sentimentales, en sirotant, sans en abuser, un lait à la fraise. Thomas Natschinski chante cette rencontre en 1967, à une époque où "le" parti croyait encore faire concurrence aux Beatles. - Ce qui allait vite changer, avec la radicalisation du rock vers la fin des sixties: on commençait à censurer à tout bout de champ. Comme les censeurs sont par nature des cons finis, ils ne trouvaient rien à redire à cet instrumental du Theo-Schumann-Combo paru en 1969. N'empêche: celui qui bouge son cul là-dessus aura dorénavant des difficultés à parader au pas de l'oie. Et pour finir, Nina Hagen avant Nina Hagen. Avant de se muer en punk à outrances, la petite Nina avait entamé une carrière en RDA. En témoigne cette chanson de 1974 que tout Estard connait par coeur, Du hast den Farbfilm vergessen (Tu as oublié la pellicule couleur), histoire d'un couple en vacances, et dont la fille se rend soudainement compte que son Michael adoré a oublié la pellicule couleur, que donc toutes les photos seront en noir et blanc, quelle horreur, et personne ne les croira, quand ils raconteront leurs vacances aux couleurs plein les yeux...

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