Challenge "Des gens qu'on aime": 2. Quelqu'un avec qui on a voyagé

Lucie avait un statut de semi-coloc, puisqu'elle était la copine de Tom qui occupait la grande chambre du fond et qu'elle y passait la moitié de son temps. Et surtout, elle avait des copines françaises qui comme moi avaient atterri à Cologne, ça m'arrangeait, surtout quand l'overdose de culture allemande m'agrippait et que j'avais envie d'évoquer quelques souvenirs télévisuels communs. 

Parmi ces copines, il y avait F*** sur laquelle j'avais jeté mon dévolu... Mouais, "dévolu"... Je veux dire, quand vous étudiez les lettres et la philosophie, vous vous doutez que vous n'êtes pas vraiment expert en matière de conquêtes amoureuses, sinon vous auriez fait des études de marketing, où vous savez dès le premier semestre comment vous vendre, et au meilleur prix, alors que mes tentatives se résumaient à des actions de naze genre "2 bonnets de douche pour le prix le 3!" au succès forcément limité. 

F*** se doutait sans doute de mes penchants qui se voulaient discrets et qui ne l'étaient point. Mais je lui inspirais assez de confiance pour qu'un jour elle me propose au détour d'une conversation: "Et si on allait faire un tour à Heidelberg?"

Heidelberg! Ville étudiante par excellence, avec une des facs des plus préstigieuses d'Allemagne, ou en tout cas la plus ancienne! Le chemin des philosphes! Hegel! Jaspers! Gadamer! Les vallées pittoresques, les rives ensoleillées du Neckar, le p'tit blanc pas si sec de la région, le château qui surplombait la ville!... Et puis, les voyages, ça rapproche, ça nous ferait des souvenirs communs - que dis-je? une histoire commune, on partagerait une chambre d'hôtel, et puis, heu....

On est partis en mode car-sharing et arrivés sans problème. On avait pensé qu'une auberge de jeunesse ferait l'affaire, j'avais bon souvenir de ce genre d'institution, mais on s'est retrouvé à Fleury-Mérogis, couvre-feu à 10h, interdiction de ceci, prohibition de cela, garçons et filles séparés. Aux heures indues, je me glissais hors de ma chambre-dortoir pour voir ce qui se tramait dans l'autre aile, et de fait quelques fêtes clandestines s'y étaient organisées, mais aucune trace de F***, elle dormait. Le lendemain, on a décidé de prendre une chambre d'hôtel en ville. On y allait en tram, et j'ai dit, meuh non, on achète pas de billet, ils contrôlent jamais. Loi de Murphy aidant, ils contrôlaient. J'utilisais mon vieux truc, parler allemand avec un lourd accent français, bredouillant qu'on avait rien compris aux instructions de l'automate à billets, mais c'est sans doute grâce au joli petit sourire de F*** qu'on n'a dû payer qu'une demie-amende. N'empêche: ratée, ma tentative de me positionner en Zorro des transports publics.

La chambre de l'hôtel avait une double lit et un lit d'enfant. F*** choisit le lit d'enfants. Elle avait confiance en moi, mais peut-être pas au point de nuiter dans le même lit. Le lendemain, elle m'annonça d'un air ravi qu'elle avait dormi comme un gros bébé. Ouais, ben tu m'étonnes.

Et pourtant, un souvenir transcende tous les autres: nous étions montés au château, on s'était arrêtés sur une terrasse ou promontoire ombragé avec vue sur la ville et dans le silence environnant on discutait de la vie et rien d'autre, et discuter, je savais le faire (dans ta gueule, étudiant de marketing de mes deux!). Si je ne l'avais pas prise en photo, je me demanderais peut-être si je n'avais rêvé ces quelques heures, seul avec elle, à l'ombre de murailles centenaires.

Nous sommes rentrés à Cologne et j'ai terminé ma lecture de "L'Education sentimentale" de Flaubert. "Celles qu'on a pas eues", hein? J'avais à l'époque l'image d'un étudiant weird et instable et personne n'aurait osé faire un pronostic sur mon avenir professionnel. 

Deux ans plus tard, j'étais promu assistant universitaire, je donnais des cours de littérature en fac de Cologne, j'avais mon bureau avec mon nom sur la porte quand soudain, toc toc, F*** vint me rendre visite. On a bavardé et on s'est vite rendu compte qu'on n'avait plus grand chose à se dire, et surtout, j'étais tombé amoureux de quelqu'un d'autre. Quelque temps plus tard, elle est repartie en France et on a perdu tout contact. Reste le voyage.

 

 

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