Limpide

Publié le 15 Mai 2010

On n'entend plus que ça: il faut aller se faire une “limpia” (“nettoyage” en espagnol), c'est à dire aller voir un chamane qui moyennant procédés dont il a le secret va vous débarrasser de tout ce qui vous fait mal/peur/chier. Loin de moi l'idée de vouloir vilipender une tradition préhispanique, mais force est de constater que le phénomène "limpia" a été allègrement intégré au grand marché du fast food ésotérique – à la grande joie des touristes qui se font désormais limpier sur la place publique par des petits malins en panoplie aztèque, ça fait de jolies photos. À la grande joie aussi de quelques ex-tiers-mondistes, qui une fois épuisé leurs sanglots d'hommes blancs, se redécouvrent gourous très en phase avec le Quetzalcóatl et autres Tlaloc.

 

Prenons un exemple et appelons-le, au hasard, Charles Latan. Charles Latan, donc, est généralement barbu, a la voix douce et le geste mesuré. Il prend bien soin de correspondre à l'image de sage christique, image en vigueur depuis des siècles et à laquelle tout Européen moyen est accoutumé. Question de crédibilité: vous n'iriez pas voir un chamane en costume Armani dans son loft des beaux quartiers, ni un petit gros colérique en marcel les mains plein de cambouis. Charles en est bien conscient et en s'appropriant la limpia, il a mis la main sur un gadget à prix modique qu'il pourra revendre au centuple: un œuf – que soit il écrase sur la tête du client, soit il s’en sert pour frotter le dos du même client. Ensuite, selon la consistance du jaune ou blanc d'œuf, Charles pourra aisément déterminer l'âge du capitaine. Et aussi se faire des huevos en or, ou encore prolonger le plaisir par un plan drague, si le physique de la cliente s'y prête, puisqu'il trouvera assurément d'autres parties du corps sur lesquels casser des œufs sans faire d'omelette.

 

Si ça marche? Bien sûr, comme tout placébo. Et tant pis s'il faut en plus endurer le discours habituel composé de flatulences verbales et autres logorrhées barbantes de barbu, du genre sentimentalisme kitsch dont même un scénariste de telenovela ne voudrait pas. Au cas où vous seriez tenté par la critique, Charles vous abreuvera de psychologie de magazines illustrés piqués chez le dentiste et ira même jusqu'à invoquer la Science (toujours avec un grand “S”). Poussez-le un peu et il vous dégainera la physique quantique, à laquelle il n'a strictement rien compris, ce qui n'est guère étonnant pour un type au QI avoisinant la température d'une chambre d'hôtel climatisée.

 

Cependant, Charles Latan aura au moins compris une chose: en garnissant la limpia de divers ingrédients aux noms asiatiques et qui ont fait leur preuve sur le marché, il aura créé un cocktail très tendance. Il se fera un malin plaisir d'en resservir des louches entières aux adeptes ravis. Il est vrai qu'il a toujours été plus facile d'avaler cette sorte de Canigou prémâché au lieu de faire fonctionner ses neurones. Pour les autres: vous voulez une limpia? Prenez une douche.

Rédigé par Gryphon

Publié dans #Mexique

Repost 0
Commenter cet article