Juste après le concert, une vieille dame m'aborde: "Comment elle s'appelle, la dernière chanson que vous avez joué?" - "Euh... Feuilles Vives, mais c'est une de nos compositions." - "Et vous n'avez pas une cassette, pour que je puisse l'écouter?" - "Une cassette? Mmmnon, mais bientôt peut-être..." Elle hoche gravement de la tête, puis elle s'en va. Flashback: J'ai dix-huit ans et je joue de la gratte acoustique dans les couloirs du métro parisien. Au fil des jours, je réalise que je ne suis pas très doué pour le chant, surtout sans micro. Les parties instrumentales, par contre, ça passe. Juste après un délire en open tuning, une vieille dame me file une pièce de dix francs; elle me recommande gravement de la garder; elle a été elle-même artiste et elle veut me repasser le flambeau. Je me suis sans doute payé un billet SNCF en échange de la pièce, mais le souvenir est resté. Flashforward.
Cinquième concert, donc, et on va bientôt arrêter de les compter. Pour un groupe qui s'appelle Vol de Nuit (je vous épargne le récit des nuits blanches passées à chercher un nom qui nous
convienne à peu près...), rien de plus approprié que de débuter dans un café qui s'appelle Cafe de Noche, endroit supposé promouvoir la culture dans un quartier réputé difficile mais en
fait tout juste populaire. On colle notre affichette disaïné avec les moyens de bord, on fait quelques photos souvenir et on attend. Le public, par exemple. Comme on est pas encore si célèbres
que ça, on démarre le concert avec une demie douzaine de zigues; tout se passe bien, on est bien plus à l'aise que lors du dernier concert où on guettait la réaction du public face aux compos. Je
me gourre sur une des chansons, la chanteuse sur une autre, peu importe, l'un(e) rattrape l'autre. Dans la rue, devant le café, des gens s'arrêtent, écoutent une chanson ou deux, puis repartent.
Assez cependant pour attirer l'attention des proprios des cafés, qui après le concert nous proposent de venir jouer tous les mardis à la même heure, avec pour gage un pourcentage sur les recettes
de consommation. Ce n'est pas encore comme ça qu'on gagnera notre vie, mais c'est un pas dans la bonne direction.
Autre première, on se fait interviewer par un des gars du café et diffuser en live sur une radio internet qu'il a monté.
Hum... on l'a fait comment, cette interview? Plutôt wock'n'woll genre "roah l'aut' eh, 'rrête des conneries, nous on fait juste d'la putain de zique qui tue sa mère"? Ou plutôt la variante
intellectualiste genre "nos chansons se déclinent dans une stratégie du rhizome deleuzienne, affichant en outre une transversalité tout à fait paradigmatique d'un néo-cubisme fortuit"?
Finalement, on se raconte juste ce qu'il faut, bienvenidos a Bol de Nuitttt...
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Vers onzes heures, les invités affluent. On va bientôt pouvoir commencer.
Bizarrement, la chanteuse a le trac plus que d'habitude. Moi, ça va, mais j'aurais dû éviter la vodka-framboise de tout à l'heure, sans rien dans le ventre. Je réussis à m'isoler une petite demie
heure dans la cuisine avec ma guitare, histoire de me concentrer. Le concert de ce soir intervient en fait après deux semaines de répetitions quotidiennes, intensives et créatives. Nous avons
tous deux l'impression d'avoir fait un grand bond en avant, d'avoir gagné en assurance, en savoir-faire, en exigeance aussi - à tel point que nous avons viré deux compos qui ne nous plaisaient
plus et une reprise qui nous paraissait trop fade. Pour les autres compos, élaborées lors des deux semaines passées, c'est ce soir la première. Bon, on y va? On y va.
Flashback:
nous sommes le 17 août 1661; une longue colonne de carosses somptueux se dirige vers Vaux-le-Vicomte; Louis XIV et sa cour se rendent à une fête sur invitation du surintendant Nicolas Fouquet.
Nicolas Sarkozy, lui, arrive dimanche avec quatre avions. Fouquet sait recevoir: son château est le plus beau du Royaume, Versailles n'est pas encore construit. Fouquet sait s'entourer: La
Fontaine, Madame de Sévigné, Madame de Scudéry, Le Vau, Le Brun, Le Nôtre, aux cuisines: Vatel, déjà lui, et Molière, qui en cette journée du 17 août va représenter sa pièce Les Fâcheux,
tiens donc, et il y aura musiques, ballets, jeu d'eaux et de lumières, bref, une fête multimédia inouïe qui retentira dans toute l'Europe. C'est une des raisons pourquoi on appelle le 17e siècle
le "Grand Siècle" et qu'on appellera le 21e autrement. Trop beau, tout ceci; trop de fastes, et quand Fouquet ira jusqu'à vouloir offrir Vaux-le-Vicomte à SMLR, ce sera la goutte qui fait
déborder le vase royal. Trop de condescendance. Trois mois après la fête, Fouquet est arrêté - pas par n'importe qui, d'ailleurs: par d'Artagnan le mousquetaire, le vrai, rien à voir avec Dumas.
Les biens sont confisqués, SMLR récupère tout, y compris Molière, Le Nôtre, Le Brun etc., Versailles va se construire. Fouquet subit un long procès truffé d'irrégularités et est emprisonné à vie.
On murmurera que l'Homme au Masque de Fer, c'est lui.
Y tu mamá tambien